Lundi 2 février 2009 1 02 /02 /Fév /2009 17:43
- Publié dans : Récits-troncs

Cela faisait maintenant 6 jours que nous avions été parachutés derrière les lignes allemandes. Cela faisait 6 jours que rien ne marchait comme prévu, que nous étions isolés attendant les blindés du XXXe Corps, en vain. Et là, nous venions d’apprendre que les Polonais allaient finalement être largués de l’autre côté du fleuve, avec un jour de retard.
C’est pourquoi notre compagnie avait été envoyée vers le sud, pour aller à la rencontre de nos alliés, afin qu’ils puissent prendre part à l’enfer qui régnait ici. Etant donné que la division était « dans la merde jusqu’au cou », comme disait le lieutenant, nous devions agir seuls et de nuit. Le point de rendez-vous était fixé, ô ironie du sort, dans un cimetière. Théoriquement, nous aurions dû être une centaine pour s’assurer l’objectif, mais les combats avaient réduits les effectifs de la compagnie à l’équivalent d’une simple section, soit 32 hommes.

C’était par une pâle nuit d’automne, sous la lueur vacillante de la Lune, que nous partîmes vers ce cimetière. Nous marchions silencieusement sur deux colonnes. La marche était éprouvante, venant s’ajouter à près d’une semaine de combats harassants. Nous atteignîmes finalement le cimetière, entouré d’un muret qui nous arrivait à la hauteur de l’épaule. Les premiers d’entre nous franchirent la grille, espérant voir nos alliés et un peu de leur vodka. Mais un cri déchira le silence nocturne.
« KRAUTS ! ».
Il fit alors place aux hurlements des armes, aboiements des fusils, rugissements des mitrailleuses, grondement des grenades. Dès lors, tout s’enchaîna très vite, dans la confusion. Ceux qui avaient franchi la grille tombèrent une fraction de seconde après s’être aperçus de la présence de l’ennemi. L’un des nôtres s’allongea avec son Bren, tentant de nettoyer l’entrée du cimetière, alors trois autres installèrent leur Vickers pour croiser les tirs. En face, une MG 42 leur répondait frénétiquement. Ceux qui n’avaient pas eu le temps de s’abriter, que leur uniforme fut vert ou gris, furent fauchés impitoyablement par ce déluge de plomb. Lorsque les mitrailleuses se turent un bref instant, le temps de recharger, nous en profitâmes pour foncer à l’intérieur du cimetière, un par un pour éviter d’être fauchés tous en même temps.
Je m’abritai derrière une stèle de grande taille pour reprendre mon souffle, soudain une ombre grise fondit sur moi. Elle enfonça la baïonnette du bout de son Mauser dans ma jambe droite. Je hurlais de douleur alors que l’Allemand tentait de sortir sa baïonnette de ma cuisse. Je voyais ses traits crispés alors qu’il peinait à extraire la lame qu’il avait enfoncé trop fort et trop bas. J’eus suffisamment de force pour presser la détente de mon Sten. Le torse de mon ennemi se couvrit alors de sang, se répandant par petites giclées, et il s’effondra, tout comme je le fis, cédant à la douleur.
Mes sens se brouillaient, je ne voyais plus que des ombres fantomatiques à la lueur des éclairs de canon. Au bout d’un moment, les bruits sourds que je me figurait être des coups de feu cessèrent. Je ne sais pas combien de temps s’était écoulé, j’en avais perdu la notion. Les armes s’étant tues, j’entendais des mugissements rauques et sinistres s’élever d’un peu partout. Etait-ce la plainte des trépassés dont nous avions dérangé le repos ? Etait-ce la mort en personne qui m’appelait ?
Oui… La mort… Je ne la voyais pas distinctement, mais je devinais sa silhouette qui s’approchait de moi, lente et inexorable. La faucheuse allait m’envoyer au fond de son royaume rejoindre tous ceux qui étaient tombés au cours de cette bataille et des précédentes. J’allais sous peu côtoyer les tommies de la Somme, les redcoats de Waterloo, mais aussi nos ennemis feldgrau et tous les autres que plus de trente siècles d’histoire ont envoyé ad patres. La mort se penchait sur moi et je ressentit une vive douleur à la jambe. Elle avait enlevé la baïonnette et tenait à présent le Mauser. Ma vue s’éclaircissait et je distinguait que la mort avait l’uniforme de nos ennemis, avec, sur ses pattes de col, les runes d’argent scintillant à la lumière d’un feu follet : SS. Ce fut ma dernière vision de ce monde. La mort me dit « Kein Gefangenen » et me plongea la baïonnette dans le torse.

Par Mackensen
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