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Le guerrier montait les marches, fort de son épée suintante du sang des monstres qu’il avait croisé ainsi que d’une confiance à toute épreuve en son talent. L’heure de la confrontation finale
arrivait enfin. En haut de cette tour, au bout de ce long escalier sombre, se trouvait le prétendu sorcier qu’il se préparait à terrasser, tout comme il avait terrassé ses misérables
servants.
Il finit par tomber devant une porte massive. Il l’ouvrit sans effort, dévoilant une vaste bibliothèque aux murs ronds, remplie d’étagères couvertes de livres plus ou moins poussiéreux alors que
des feuilles de papier diverses traînaient ça et là sur le parquet. Une vaste fenêtre au milieu du plafond illuminait la pièce qui, bien qu’encombrée d’objets, paraissait vide d’êtres. Le
guerrier avança cependant, bien décidé à trouver son ennemi, tout en laissant la porte se refermer d’elle-même, doucement. A mesure qu’il avançait le long des rayonnages, il lui semblait que leur
disposition formait une sorte de labyrinthe compliqué et inextricable. Peu décidé à se laisser perdre, il tira son épée et se fraya lui-même un passage en taillant la forêt d’étagères. Celles-ci
se brisèrent une par une tout en soulevant des nuages de poussières et libérant un torrent de feuilles qui s’en allèrent voler jusqu’au sol.
Il finit par traverser la pièce, arrivant face à une fenêtre à travers laquelle on pouvait voir la nuit s’étendre à perte de vue. A côté de cette fenêtre se trouvait un homme debout face à une
écritoire sur lequel se tenait un livre ouvert. L’homme était vêtu sobrement, une robe noire le couvrant des épaules jusqu’au sol, écrivant lentement sur le livre. Il tourna la tête vers le
guerrier, lui révélant un visage juvénile, coiffé de cheveux noirs, les yeux encadrés de petites lunettes et doté d’une fine barbe naissante.
_Dis-moi où se trouve ton maître, le sorcier, misérable ! lui lança le guerrier, d’un air plein de défi.
_Le sorcier ? Et bien, je suppose que ce doit être moi, répondit l’homme, calmement.
Le guerrier fut un instant surpris de cette réponse ; l’image qu’il s’était fait du sorcier ressemblait davantage à une espèce de vieux hibou grisonnant plutôt qu’à ce jeune homme. Il décida de
le provoquer afin de voir ce qu’il en retournait.
_Ma foi, j’espérais enfin trouver un combat digne d’intérêt, après la pathétique résistance des monstres de cette tour, mais il semblerait que ce ne soit finalement pas le cas.
_Pourquoi persistes-tu donc à faire quelque chose qui t’ennuie ? demanda le sorcier, d’un air innocent.
_Je suis venu mettre fin à tes maléfices, que tu le veuilles ou non. Je suis juste déçu de ne pas trouver d’ennemi à ma mesure.
_Maléfices ? Est-ce ainsi que tu appelles tout ce qui dépasse ta compréhension ?
Le guerrier se sentit agacé par le ton des réponses de son vis-à-vis.
_Peu importe ! Tout s’arrête aujourd’hui pour toi ! clama-t-il en pointant son épée vers son ennemi. Celui-ci resta pensif un court instant avant de répondre.
_J’ai peut-être quelque chose à te montrer d’abord. Il prit une nouvelle page de son livre et y écrivit quelques phrases. Aussitôt, les armoires détruites par le guerrier revinrent comme par
magie se reconstituer et les livres à terre se remirent d’eux-mêmes dessus.
_Jolie démonstration, mais c’est tout ce que tu peux faire ? lui demanda le guerrier.
_Bien sûr que non. Ne comprends-tu pas ? C’est la destinée du monde entier que je peux altérer en écrivant.
Le guerrier demeurait néanmoins incrédule devant la mégalomanie affichée du sorcier. Ce dernier décida donc de lui faire une démonstration plus convaincante et se remit à écrire.
_La pièce s’obscurcit soudainement. Le vent se mit à souffler violemment à l’intérieur de la pièce alors qu’un claquement de tonnerre tout proche se faisait entendre. Les livres se mirent à
s’envoler des étagères en laissant échapper leurs pages dans tous les sens, que des éclairs jaillissant du plafond se mirent à déchirer dans un grand fracas. Tout dans la pièce n’était plus que
chaos indescriptible au sein duquel on ne distinguait plus rien.
Au fur et à mesure que le sorcier écrivait, les mots prenaient vie aussitôt et la pièce fut plongée dans l’orage tel qu’il l’énonçait. Quelques instants plus tard, celui-ci prit fin aussi vite
qu’il était apparu et la pièce redevint calme.
_Je comprends maintenant l’étendue de ta puissance, déclara le guerrier, mais tu n’en restes pas moins un mal à purger. Meurs !
Il se jeta alors sur lui et plongea son épée à travers son corps, le transperçant de part en part. Le sorcier chancela et tomba à terre dans un flot de sang, gisant les yeux révulsés. Le guerrier
retira son épée et lui taillada le corps par précaution, mais un soupir venant de derrière l’interrompit. Il se retourna et vit le crayon du sorcier écrire tout seul sur le livre.
_Inutile, fit une voix semblant venir du crayon et ressemblant fort à celle du sorcier.
Sous les yeux médusés du guerrier, le sang sur le sol se mit à remonter dans le corps du sorcier, puis les blessures se refermèrent d’elles-mêmes et le sorcier se releva enfin. Le guerrier ne put
s’empêcher de reculer d’effroi devant cette vision.
_Impossible… marmonna-t-il.
_Je vois que tu refuses d’admettre les choses, comme je le déplore… dit le sorcier, tristement.
Le guerrier reprit vite ses esprits et réfléchit rapidement. Les pouvoirs semblent venir du livre, le corps du sorcier n’est qu’une sorte d’illusion, c’est donc le livre qu’il lui faut viser.
Nanti de cette conclusion, il se rua sur le livre dans un cri de rage, mais le sorcier lui barra la route. Il sentit une pointe percer sa poitrine, puis aussitôt une grande douleur se mit à se
propager à travers son corps. Stoppé en plein élan, il s’affala sur le sol et vit qu’une large gomme était plantée au niveau de son coeur.
_Qui… qui es-tu ? souffla-t-il avec peine.
_Je suis l’Auteur, répondit solennellement le sorcier. Aussi appelé l’Ecrivain, le Créateur, l’Inventeur, voire même le Rêveur par certains… Mais c’est sans grande importance, regarde plutôt tout
ça.
Il prit alors des livres un par un dans les armoires et les jeta ouverts devant le guerrier. Ce dernier vit sous ses yeux apparaître pêle-mêle des univers entiers, des paysages de toutes les
couleurs, des gens qui naissent, vivent et meurent. Sa vue commença à se brouiller à mesure qu’il sentait sa vie aspirée par la gomme.
_Pourquoi ? soupira-t-il de ses dernières forces.
_Voilà la question qui préside à chaque ligne. Quel est le sens de tout cela ? Sans quoi, les mots ne deviennent plus que des fantômes sans âme errant au sein d’histoires sans vie. Telle est la
lourde responsabilité qui est la contrepartie de ce pouvoir démiurgique !
L’Auteur s’interrompit, voyant que le guerrier avait disparu. Il ramassa la gomme laissée seule par terre et retourna à son écritoire. Il tourna rapidement les pages du livre qui s’y trouvait,
les relisant brièvement. Il se tourna vers la fenêtre et soupira en contemplant l’infinité de la nuit.
_La recette de la création serait 1% d’inspiration et 99% de transpiration… A quoi bon si l’on ne parvient pas à se satisfaire du résultat ?
Il referma alors le livre.